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Retrait de la loi Yadan :

une victoire de la mobilisation citoyenne

 

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Visualizing Palestine

La marche des drapeaux

« Si ces jeunes sont notre avenir, alors c’est la fin d’Israël »

Des milliers de jeunes suprémacistes juifs ont défilé dans la Vieille ville de Jérusalem jeudi 14 mai pour commémorer l’annexion de la partie palestinienne en 1967. Une parade raciste et violente qu’ont tenté de contenir des militants pacifistes.

JérusalemJérusalem-Est occupée.– Sous les insultes, un homme est escorté de force vers la porte de Damas (Bab al-amud, en arabe). Des soldats le poussent brutalement. Il protège sa tête avec ses bras, indigné d’être expulsé alors qu’il est venu, une fleur à la main, assurer « une présence protectrice » auprès de la population palestinienne. Autour de lui, des adolescents surexcités, en jeans et rangers élimés, jubilent. Il pourrait être leur grand-père. « Sale traître », lui crachent-ils au visage en agitant leurs franges tsitsit. Ce sont des « jeunes des collines » – ces Israéliens radicalisés, mineurs ou à peine majeurs, qui sèment la terreur en Cisjordanie occupée au nom du suprémacisme juif. Jeudi 14 mai, ils ont déserté leurs avant-postes illégaux – ces embryons de colonies faits de caravanes et de préfabriqués – pour sévir dans la Vieille ville de Jérusalem à l’occasion de Yom Yerushalayim, la fête qui célèbre l’annexion par Israël de Jérusalem-Est, lors de la guerre de 1967. Comme chaque année depuis une décennie, ils profitent de la traditionnelle Marche des drapeaux, et de l’impunité quasi totale dont ils jouissent, pour multiplier les attaques contre les Palestinien·nes, aux côtés d’une foule d’ultranationalistes, tout aussi jeunes et souvent issus des colonies. Ensemble, et sous protection policière, ils poursuivent des femmes voilées, agressent des habitant·es, provoquent des bagarres, promettent un Troisième Temple (un projet aux fondements messianiques), la destruction de la mosquée Al-Aqsa, scandent des slogans dégoulinant de racisme et de brutalité : « Mort aux Arabes », « Que vos villages brûlent », « Gaza est à nous ».

Les militants pacifistes pour seul rempart

Dès le matin, ils déferlent par dizaines sur les quartiers musulmans, chrétiens et arméniens et

font face aux militant·es pacifistes de divers mouvements venus protéger résident·es et

échoppes palestiniennes. Les gilets violets de Standing Together sont de loin les plus nombreux.

« Nous sommes 300, trois fois plus que l’année précédente ! », s’enthousiasme Tomer Lev,

27 ans, stationné avec une dizaine de camarades le long de la Via Dolorosa, pour les chrétien·nes 

« le chemin de souffrance » du Christ lors de sa crucifixion, près de la porte des Lions

(Bab el asbat, en arabe). « Notre mot d’ordre, c’est la désescalade. On s’interpose de tout notre

corps entre les colons et les Palestiniens », explique le jeune homme, étudiant en master

d’études culturelles à l’université hébraïque. Il voit dans son engagement « une dimension juive »

« Empêcher la violence contre un frère qui partage cette ville, c’est pour moi réaliser le souhait

de Dieu. » Vertige et tristesse le saisissent à la vue d’un groupe de collégiens d’une yeshiva

(école talmudique) qui encercle une vieille dame en foulard et robe noire en hurlant des chants

religieux juifs. Tomer Lev intervient avec d’autres militants. Il y a quelques années, il a failli être

un de ces « barbares ». Élevé dans une petite ville d’Israël, dans un milieu combinant sionisme

et judaïsme orthodoxe, Tomer Lev a grandi avec l’idée que la « conquête » de Jérusalem était 

« un acte formidable, presque sacré ». Il a enchaîné les Marches des drapeaux, vu la violence

s’exacerber ces quinze dernières années. Jusqu’au jour où il ne l’a plus supportée. « À 15 ans,

raconte-t-il, j’ai vu des adolescents ordinaires, pas des colons extrémistes mais des jeunes des

bourgs, comme moi, frapper des Palestiniens, enfoncer des portes, briser des vitrines.

Les professeurs regardaient. Les policiers participaient. Ce n’était pas un dérapage :

c’était la norme. Ce jour-là a été un tournant décisif. J’ai compris qu’être de droite, faire ce

défilé, allaient de pair avec la violence. J’avais envie de me jeter avec eux dans cette arène

et d’être violent. » Tomer Lev a commencé à prendre ses distances avec son milieu d’origine, 

« à ouvrir les yeux sur l’occupation, le racisme, les inégalités », à rencontrer des Palestinien·nes

pour la première fois de sa vie. Il a perdu des ami·es, en a rencontré de nouveaux. Sa famille

n’est pas vraiment ravie de sa bifurcation, « mais on s’aime ». Le 7-Octobre a été un autre

détonateur : « On doit construire un avenir partagé avec les Palestiniens. » Il s’est alors

engagé aux côtés de Standing Together. Depuis sept ans, il vit à Jérusalem, « une ville faite pour

la coexistence, pas la ségrégation ». À ceux qui estiment que la « coexistence » est un mirage,

à même de normaliser l’occupation plutôt que de la combattre, il répond : « Je ne vois pas ce que

nous pourrions faire de plus que de mettre notre corps en jeu. Venez nous rejoindre. » Il est de

toutes les manifestations contre le premier ministre israélien et son gouvernement, le plus

extrémiste de l’histoire d’Israël, contre l’occupation, la fin de l’anéantissement de Gaza. 

« Ma génération ne connaît que la guerre et Nétanyahou », dit-il. Il espère que les prochaines

élections le balayeront, ainsi que Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir.

Sans le collectif, je n’aurais pas le courage de rester.

Amin Amara, militant pacifiste palestinien israélien

Ce dernier, qui ne quitte plus son nœud coulant depuis la loi sur la peine de mort qu’il a initiée,

n’a pas manqué la Marche des drapeaux, ni de se rendre au préalable, comme de plus en plus

souvent, sur l’esplanade des Mosquées et de violer le « statu quo » des lieux saints pour répéter

que le mont du Temple « appartient » à Israël. À quelques mois des législatives, alors que la

colonisation s'accélère à un rythme sans précédent vers un « Grand Israël » et un

« Grand Jérusalem », le ministre de la sécurité intérieure occupe l’espace médiatique. « On doit

se battre plus. Le pouvoir est à la Knesset [le Parlement israélien – ndlr]. Si on ne gagne pas

les élections, on n’a aucune chance », martèle Ruty. Membre de PsychoActive, une organisation

de soignants pour la paix, elle expérimente sa première mission de protection dans la vieille ville

et vomit la démonstration de suprémacisme et de masculinisme. D’habitude, elle milite en

Cisjordanie, apporte un soutien psychologique à la jeunesse palestinienne. Elle se dit pessimiste

et craint la défaite des pacifistes. Elle considère que la gauche est « morte », que la société

israélienne a viré définitivement à droite et à l’extrême droite. Amin Amara aussi. Sa position

n’est pas simple : il est Palestinien israélien, vient d’Haïfa. Il est là pour protéger son propre

peuple, doit témoigner sans s’effondrer. « Sans le collectif, je n’aurais pas le courage de rester. »

Tout le monde filme : avec un smartphone, un appareil professionnel ou une mini-caméra

accrochée au front, au tee-shirt ou à l’uniforme. Les colons filment les activistes et les

journalistes. Les activistes filment les colons, les militaires et les policiers. Chacun constitue

son dossier à charge. Amir, 62 ans, documente les abus pour l’ONG

Looking Occupation in the Eye. Lui aussi passe l’essentiel de son temps en Cisjordanie, où s’abat

 « une violence bien plus extrême que celle qui nous révolte ici aujourd’hui ». C’est la première

fois qu’il assiste à cette marche. « Ce n’est pas mon peuple, dit-il, horrifié. Je suis là parce que

je refuse de baisser les bras. Mais je ne suis pas optimiste. Notre pays est totalement à la dérive

notre société, malade. La majorité se tait, indifférente. Son silence est coupable. »

Sa famille, décimée par la Shoah, serait « terrifiée », assure-t-il, « d’apprendre que le pays

refuge pour les vivants s’enfonce dans un tel abîme ». Il est « frappé de voir des gamins âgés de

12 ou 13 ans, cigarette ou joint d’herbe à la bouche, transformer dans les collines le quotidien de

Palestiniens en enfer » : « Comment peut-on être aussi violent à cet âge-là ? » 

Journalistes pris pour cibles et chants racistes

La population s’est cloîtrée bien plus tôt et bien plus massivement, cette année. Presque tous les

commerçants ont baissé le rideau. Ils découvriront demain des tags sur leurs murs :

« Gaza est à nous », « Fuck les Arabes ». Certains ont dessiné une étoile de David sur les

devantures, d’autres ont écrit sur les distributeurs automatiques « Propriété de Juifs

– ne détruisez pas ». « Les années précédentes,on essayait de tenir, de rester ouverts, mais

cette année, le climat est bien trop étouffant », témoigne Ahmed, qui tient une boutique de

souvenirs. Il a intimé à sa femme et à leurs enfants de ne pas sortir de la maison : 

« Ils sont apeurés. » Dans ce chaos, sous un soleil de plomb, débarquent des familles juives

avec poussettes, enfants apprêtés, certains en tenue militaire à même pas trois ans.

Indifférentes ou imperméables aux violences qui se déroulent sous leurs yeux. Elles sont là

pour la fête nationale et les glaces. Près de la porte de Damas, des journalistes sont pris pour

cible. Des « jeunes des collines » lancent des bouteilles sur des photographes.

Un attroupement de gilets violets se forme autour de Rony Federman, architecte, militante

pacifiste chevronnée, anti-sioniste, d’extrême gauche ; « la minorité de la minorité de la

minorité », selon ses mots. Une soldate veut l’expulser. Badge « Révolution », mini-caméra fixée

au décolleté, elle refuse de quitter les lieux, fustige « une nation de fascistes » : « J’ai honte de ce

qu’est devenu mon pays. Si ces jeunes sont notre avenir, alors c’est la fin d’Israël. Et tout ça

commence par le lavage de cerveau dès l’enfance. » Elle aussi parcourt la Cisjordanie – Taybeh,

Mukhmas, Douma – pour soutenir les Palestinien·nes. « La situation y est bien pire qu’à

Jérusalem. Pourquoi sommes-nous si nombreux ici aujourd’hui et si peu là-bas, face aux

pogroms des colons ? » À l’extérieur de la porte de Damas, où des centaines de personnes se

massent, Shlomi, 17 ans, enregistre les chants racistes avec un ami, montre une vidéo où des

colons raillent une journaliste arabe voilée et lui lancent « Fatma, va nettoyer les toilettes ! » 

Même réflexe que ses aînés, même sidération. « Ces gens ne sont pas la majorité de notre peuple.

Vraiment, j’ai honte. » Shlomi a été élevé dans ce milieu religieux, s’en émancipe, s’affirme

sioniste, fier d’être juif, et c’est précisément pour ça que la scène le révulse. « Ça me rend fou

que le monde associe Israël à ces terroristes. »

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