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Témoignage d'un humanitaire à Gaza

**Témoignage – Gaza, Décembre 2025**

 

Je devais initialement passer neuf mois à Gaza pour une mission humanitaire, mais mon séjour a été écourté à deux mois en raison des restrictions d'accès imposées par les autorités israéliennes. Ce temps, bien que réduit, m'a suffi pour mesurer l'ampleur de ce que vivent les Gazaouis et pour recueillir leurs récits. Voici ce que j'y ai vu, entendu et ressenti.

 

### La vie à Gaza après 3 ans de guerre 

 

**Ce qui a changé pour les Gazaouis – L'impact observé – Ma routine et mon rôle face aux Palestiniens**

 

Ici, chaque personne avec qui je travaille avait sa vie, ses habitudes, ses allées et venues au gré des envies et des désirs. Amja pouvait aller se prélasser sur la splendide plage à côté de l'université, retrouver ses amis pour des pique-niques. Jamila décidait au dernier moment d'aller faire la fête et danser dans des bars à chicha en centre-ville. Irba, en tant que formatrice en RH pour une célèbre ONG, adorait voyager en Égypte, à Chypre ou même en Espagne pour donner des formations. Il y avait aussi Brahim, 7 ans, et son grand frère Adam, 12 ans, avec qui nous partageons désormais le quotidien depuis que leur maison a été détruite à Rafah. Eux aussi allaient à l'école, apprenaient l'arithmétique, la géographie et à gérer leurs émotions en société. Ces enfants nous attendaient avec impatience pour nous imiter lors de nos séances de sport quotidiennes.

 

Aujourd'hui, cette routine, cette naïveté, cette innocence n'est plus. Elle a été contrainte de s'endurcir, de grandir dans la peur et l'incertitude, car tout est fait, ici, pour que le futur demeure imprévisible. Dans cet univers, la frontière entre le professionnel et le personnel est ténue, presque inexistante. La totalité de mes collègues sont également très vulnérables, ayant pour la plupart perdu une grande partie de leurs repères. Ils ont perdu des êtres chers, vivent soit sous des tentes (60 à 70 % de la population), soit entassés dans une seule pièce avec leurs enfants. Dès lors, la fatigue et les à-coups émotionnels surgissent à chaque instant. Les pleurs étouffés, les étreintes silencieuses, les regards qui s'attardent un peu trop longtemps rythment nos journées.

 

La routine d'un humanitaire à Gaza, c'est avant tout d'être droit dans ses bottes, d'assumer sa présence et de tout donner pour se montrer rassurant, alors même que l'atmosphère est lourde et anxiogène. Je ne vous cache pas que nombre de mes pas étaient prudents, hésitants, quand les mots se délient pour partager des moments de misère et de désarroi. Que faire, que dire, comment réagir face à l'expression d'une injustice inqualifiable ? J'acquiesçais, je tendais l'oreille, j'avalais ma salive. Que faire d'autre ? Mon pouvoir d'aide, dans ces instants, se limitait à combler les failles avec ma naïveté encore intacte, à réchauffer les cœurs par de la joie et de l'énergie nouvelle. C'était tout ce que je pouvais offrir. De mon cote, je n'avais plus qu'à déglutir mon impuissance. Vous me direz : au moins, une goutte d'eau dans l'océan. C'est mieux que rien.

 

Avec le recul, je mesure que mes compétences techniques – ma connaissance des procédures logistiques d'urgence et mon goût pour le développement de compétences des équipes – m'ont permis d'être en poste ici. Mais l'apport que représente le soutien moral d'un visage venu de l'extérieur est inestimable. Les Palestiniens savent le reconnaître avec une gratitude immense, dans une culture du partage et une générosité sans bornes. Je manque de mots pour exprimer la bonté avec laquelle j'ai été accueillie dès mon arrivée. N'oublions pas le contexte : nous sommes en décembre 2025, trois mois après un « cessez-le-feu » qui les a enfin sortis de la famine.

 

**Impact durant la guerre** : Durant huit mois, le kilo de riz ou de farine pouvait atteindre 150 euros. Les familles vivaient dans le flou le plus total. Toutes les relations – familiales, amicales – ont glissé vers la méfiance, la peur de l'autre. À chaque nouvelle délocalisation due aux bombardements, les familles qui avaient constitué un modeste stock repartaient de zéro, suppliant ceux qui avaient eu la chance de préserver leurs provisions. Celles encore pourvues voyaient leurs proches, leurs amis d'hier, perdre kilos sur kilos, devenir des squelettes ambulants. Dans cette société palestinienne, le vol était quasi inexistant. Mais la famine efface les coutumes. Les crimes pour un peu de farine se sont multipliés. Pour donner une idée, au pic de cette période meurtrière, la cigarette se négociait 100 euros l'unité. Inutile de préciser que chacun des visages qui m'entourent avait perdu entre dix et quinze kilos. Bien sûr, tout est relatif. Mais au regard de cette période, j'eu la chance d'arriver dans un temps d'abondance relative. Les kilos supplémentaires que ma balance a bien voulu m'indiquer à ma sortie témoignent des nombreux moments de fête et de partage autour de repas généreux qu'ils m'ont offerts.

 

**Impact d'un cessez-le-feu bancal** : Comme vous le savez probablement, ce cessez-le-feu d'octobre n'en a que le nom. Certes, les frappes aléatoires sur les hôpitaux et les écoles ont diminué. Mais l'armée israélienne s'emploie désormais à maintenir l'angoisse par des méthodes plus insidieuses. Des tirs du rivage viennent régulièrement semer la confusion. Des bâtiments sont démolis chaque jour, rapprochant la ligne jaune, réduisant les espaces, resserrant l'étau. Les drones, omniprésents, distillent une peur sourde et continue. À cela s'ajoute la manipulation des approvisionnements. Seuls 10 % des besoins humanitaires sont couverts : les camions restent bloqués aux frontières. Les rares cargaisons autorisées sont soigneusement sélectionnées pour préserver un commerce lucratif d’Israël. Plus grave encore, de nombreux articles médicaux – fauteuils roulants, instruments chirurgicaux, composants pour prothèses – sont classés « double usage » et interdits d'importation, au motif qu'ils pourraient servir à des fins militaires. Introuvables sur le marché local, ces restrictions nous contraignent à utiliser des matériaux de fortune, de qualité dégradée.

 

**Ce qu'on fait sur place ? L'utilité de la présence humanitaire – Comment faire sans enregistrement**

 

Mon organisation est implantée à Gaza depuis de nombreuses années, et dans l'ensemble des territoires palestiniens. Aujourd'hui, plus de 150 personnes y travaillent, réparties sur plusieurs bases. Chacune d'elles est liée aux autres par des liens professionnels, mais aussi personnels, formant une entité qui tient de la famille, où chacun contribue à un même objectif : maintenir ce lien qui leur donne une voix, un cap, un sens à leurs gestes – un espoir de futur, ténu, agonisant, mais vivace. L'attachement de ces collègues – devenus des amis – à notre organisation est saisissant. Ils la perçoivent comme une protection. Plusieurs ont été approchés par des organisations leurs proposant un salaire deux fois supérieur. Aucun n'a cédé. « Je suis de cette maison », me répètent-ils.

 

Ces personnes, après trois ans d'une guerre sanglante, sont désormais liées par la mort qui les a frôlés. Il faut le répéter : 60 à 70 % des habitations d’un territoire de 40km sur 7 a 12km ne sont que décombres. Dans cette grande famille qu'est devenue l'ONG, plus de la moitié vivent sous des tentes, les autres s'entassent dans une pièce unique. D'anciens cuisiniers sont devenus physiothérapeutes, des développeurs web assurent la sécurité, un infirmier et des entrepreneurs conduisent désormais des véhicules humanitaires. Tous, malgré les bombes, la famine, les déplacements forcés, continuent de travailler pour venir en aide aux victimes des explosifs. L’organisation, constitue une grande part de l’espoir d’un futur.

Pourtant, aujourd'hui, tout cela est remis en question.

Pour opérer à Gaza, toute ONG internationale doit être enregistrée auprès des autorités israéliennes – dont nous traversons les frontières – et palestiniennes. Vous avez peut-être lu que 37 organisations, dont la nôtre, se sont vu refuser l'enregistrement depuis juin 2025, et donc la possibilité d'apporter une aide vitale. Les exigences imposées sont abusives et violent le principe fondamental de « ne pas nuire ». Livrer des informations personnelles détaillées sur nos équipes et leurs familles les exposerait à des risques majeurs, et nous engagerait dans une escalade de demandes inacceptables. Une organisation qui se veut neutre et indépendante ne peut transiger sur ce point. Notre crédibilité s'effondrerait comme un château de cartes.

Aujourd'hui, un nouveau cap se profile. Les autorités israéliennes ont laissé soixante jours aux ONG qui n'ont pas cédé à leurs exigences d'enregistrement pour organiser le départ de tous leurs expatriés. Passé ce délai, aucun étranger ne pourra plus rester sur le territoire. Les équipes locales, elles, pourraient en théorie poursuivre les activités. Mais la réalité est plus sombre : ce retrait forcé des expatriés nous expose davantage. Sans présence internationale pour témoigner, pour protéger, nous devenons une cible facile. Et si les frappes ou les intimidations venaient à viser directement nos équipes, l'organisation n'aurait d'autre choix que de cesser définitivement ses activités sur Gaza. Ce seraient alors des milliers de familles qui perdraient à la fois leur travail et cette perspective d'avenir que leur offrait, malgré tout, notre présence.

 

**Conclusion** 

 

Cher Gazaoui, tu es épuisé, tu ne dors plus. Les années passées t'ont éprouvé avec une rudesse inouïe, et l'avenir est si incertain qu'il t'a volé le sommeil. Pourtant, tu gardes la tête haute. L'âpreté t'a rendu rigide comme une lame forgée sous mille coups, et souple comme le roseau sous la tempête : et pourtant tu t'adaptes. Cher Gazaoui, laisse-moi te partager mon admiration : ta force d'esprit est prodigieuse. Malgré tout, tu tiens debout, le sourire aux lèvres. Sache que tu n'es pas oublié. Et par-delà ce que nos gouvernements laissent paraître, j'espère que tu sauras percevoir, dans l'obscurité, une lueur pour rester debout.

 

 

Un humanitaire anonyme

 

 

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Commentaires: 1
  • #1

    jo (lundi, 02 mars 2026 12:02)

    témoignage exceptionnel à diffuser le plus largement possible!
    je transmets au Collectif 69 de soutien au Peuple Palestinien